La crise de la COVID-19 a favorisé la circulation de ces phénomènes sans entraîner une adhésion systématique, souligne une étude.
Au Québec, la pandémie de COVID-19 a-t-elle contribué à favoriser l’adhésion aux fausses nouvelles et aux théories conspirationnistes qui circulent sur les réseaux sociaux depuis quelques années? La professeure du Département de science politique Tania Gosselin a voulu répondre à cette question dans le cadre d’une étude intitulée «L’évaluation de la plausibilité des fausses nouvelles et des théories de la conspiration au Québec, avant et après la pandémie de COVID-19».
En 2019, avant la pandémie, la professeure a réalisé une enquête en ligne auprès de plus de 1 000 Québécoises et Québécois de différents âges afin d’évaluer les impacts de la méfiance à l’égard des institutions politiques et de l’utilisation des réseaux sociaux comme source d’information sur la crédibilité accordée aux fausses nouvelles et aux discours conspirationnistes.
«À l’époque, on parlait de plus en plus des fausses nouvelles et des discours complotistes, dont la diffusion était facilitée par les réseaux sociaux, surtout depuis l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en 2016, rappelle Tania Gosselin. Le contexte américain faisait aussi en sorte que les enjeux politiques partisans étaient davantage présents dans les études sur les théories du complot, auparavant considérées surtout sous l’angle de la psychologie.»
En 2021, la chercheuse a effectué un deuxième sondage en ligne auprès d’un échantillon de Québécoises et Québécois, différent de celui de 2019 mais de même taille, qui comportait le même type de questions.
«Sans minimiser la présence et les impacts des fausses informations et rumeurs liées spécifiquement à la propagation de la COVID-19, l’analyse des données incite à porter un regard nuancé sur le rôle de la pandémie dans la crédibilité accordée aux fausses nouvelles et aux théories conspirationnistes», souligne Tania Gosselin.
Exposition n’égale pas contamination
Après avoir comparé et interprété les résultats des deux enquêtes, la professeure estime que le fait de s’informer sur les réseaux sociaux et d’être ainsi exposé aux fausses nouvelles et théories du complot n’entraîne pas nécessairement une adhésion systématique. «Exposition n’égale pas contamination, dit-elle, même si la proportion de Québécois francophones qui s’informent par le biais des réseaux sociaux a légèrement augmenté entre 2019 et 2021.»
Selon les résultats des enquêtes, plus de gens jugeaient la fausse nouvelle plausible en 2021 qu’en 2019. À l’inverse, le discours conspirationniste, lui, était généralement perçu comme moins crédible en 2021 qu’en 2019. «L’attention grandissante portée aux théories du complot par les médias traditionnels du Québec et d’ailleurs, avant et durant la pandémie, a probablement contribué à sensibiliser la population à ce phénomène», observe Tania Gosselin.
Les répondantes et répondants aux enquêtes ont été invités, notamment, à se prononcer sur le caractère vraisemblable d’une théorie conspirationniste ayant réellement circulé. Selon cette théorie, une compagnie pharmaceutique aurait volontairement répandu un virus transmis par les moustiques, appelé Zika, afin de profiter du financement destiné au développement d’un vaccin pour le combattre. Le niveau de plausibilité accordé à cette théorie était de 35 % en 2019, contre 22 % en 2021.
Méfiance envers la politique
Parmi les répondantes et répondants aux deux enquêtes, les personnes éprouvant de la méfiance envers les institutions politiques étaient davantage enclines à donner de la crédibilité au narratif conspirationniste, révèlent les enquêtes. Ce phénomène de méfiance, comme l’ont montré d’autres travaux, compte parmi les facteurs favorisant l’adhésion aux théories du complot.
«Durant la crise sanitaire, la méfiance envers les autorités publiques a pu être alimentée par l’insatisfaction à l’égard de la gestion de la pandémie – port du masque, mesures de confinement, couvre-feu – ou encore par la politisation des enjeux de santé et d’autres enjeux socio-économiques», relève la chercheuse.
Par ailleurs, contrairement à ce que l’on a observé dans des études aux États-Unis, la partisanerie politique des personnes répondantes ne constituaient pas un facteur important dans l’adhésion aux théories du complot et aux fausses nouvelles.
Autre constat, les jeunes, plus nombreux à s’informer sur les réseaux sociaux, étaient plus susceptibles d’adhérer aux fausses nouvelles. «Cette vulnérabilité aux fausses nouvelles politiques pourrait éventuellement nourrir leur méfiance envers les élites et les institutions, d’où l’importance de l’éducation aux médias dans les écoles secondaires et les cégeps pour aider les jeunes à identifier la désinformation», remarque Tania Gosselin.
En quête d’une information fiable
La pandémie n’a pas nécessairement entraîné une large adhésion aux fausses nouvelles et aux théories conspirationnistes, même si le contexte de crise en a favorisé la circulation, résume la professeure.
Les résultats de la recherche font écho, selon elle, aux travaux montrant que la manière de s’informer et ses effets sont modulés par les caractéristiques des plateformes en ligne et plus largement des systèmes médiatiques. «Pendant la pandémie, au Québec comme dans d’autres pays, on a vu beaucoup de gens qui, tout en étant branchés sur les réseaux sociaux, se sont tournés vers les médias traditionnels pour obtenir de l’information fiable et de qualité.»
La professeure a présenté les résultats de l’enquête de 2019 à un congrès de la Société québécoise de science politique et s’apprête maintenant à compléter l’analyse comparative avec les résultats de 2021 en vue d’une publication.
Source : Actualités UQAM
Illustration : Getty/Images
