Faire face à la crise de gouvernance en Haïti

Faire face à la crise de gouvernance en Haïti

Une équipe de recherche de l’Institut d’études internationales de Montréal propose des pistes de réflexion et d’action.

Au moment où une crise multidimensionnelle particulièrement grave sévit en Haïti, une équipe de recherche de l’Institut d’études internationales de Montréal (IEIM), composée d’experts haïtiens et canadiens, a dévoilé les conclusions d’une étude qui propose des pistes de réflexion et d’action afin de rétablir l’État de droit dans le pays. Le rapport de recherche de l’IEIM, intitulé «Mobiliser des acteurs non étatiques pour faire face à la crise de gouvernance en Haïti», a été présenté le 17 novembre dernier devant plusieurs dizaines de personnes réunies à la Maison du développement durable.

«C’est le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) qui nous a confié le mandat de mener cette étude, explique le professeur du Département de management François Audet, directeur de l’IEIM et de l’équipe de recherche. Notre rapport est le fruit d’une enquête de plusieurs mois et de plusieurs dizaines d’entrevues. L’objectif consistait à cartographier les principaux acteurs de la société civile haïtienne et à analyser leur degré d’influence et d’intérêt pour une concertation à grande échelle en vue d’élaborer des solutions de sortie de crise.»

Afin d’approfondir les conclusions de cette enquête, le CRDI a annoncé que la recherche se poursuivra au cours des trois prochaines années grâce à un financement de 400 000 dollars.


Une triple crise

Depuis quelques années, Haïti est confrontée à une triple crise, politique, économique et sociale. On constate d’abord une crise de gouvernance qui se caractérise, entre autres, par l’instabilité politique, la faiblesse et l’inefficacité des instances étatiques et la corruption à tous les niveaux de la gestion des affaires publiques.

«Cette crise s’est aggravée depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, rappelle François Audet. Les multiples changements de gouvernement et la contestation des élections, lorsqu’elles ont lieu (aucune élection n’a été organisée dans le pays depuis 2016), entravent la mise en place d’institutions durables, de politiques cohérentes et de stratégies de développement à long terme. Tout cela a entraîné une perte de légitimité des élus et alimenté la méfiance et le cynisme au sein de la population, notamment chez les jeunes.»

«Le pays est actuellement en mode survie et peine à organiser un débat démocratique sur son développement.»

François Audet, 
Directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal

Au niveau économique, la crise se traduit par un taux de chômage élevé, un taux d’inflation de près de 50 %, une précarité généralisée et une forte dépendance vis-à-vis de l’aide internationale. «L’économie informelle étant très répandue, l’État n’arrive pas à percevoir des taxes et des impôts, note le professeur. Aux problèmes économiques s’ajoutent une faible capacité d’adaptation aux changements climatiques et une vulnérabilité accrue aux catastrophes naturelles, telles que les tempêtes tropicales.»

Sur le plan social, les enjeux de sécurité prédominent, surtout depuis le séisme de 2010. «Des gangs criminels armés agissent en toute impunité, en particulier dans la capitale Port-au-Prince, créant un climat de violence et de terreur», observe François Audet. Ces bandes contrôlent certains services vitaux, en limitant, par exemple, l’accès aux points d’eau et aux réserves de carburant, ou exigeant des redevances exorbitantes. L’environnement sécuritaire s’étant détérioré, le renforcement de la police nationale haïtienne semble pour l’instant la solution privilégiée par plusieurs pays, dont le Canada. Celui-ci a d’ailleurs versé près de 200 millions de dollars pour soutenir les forces policières. «Il sera difficile de progresser tant et aussi longtemps que les gangs armés contrôleront la capitale», estime le professeur

Le cycle de crises politiques et économiques rend difficile aujourd’hui l’instauration d’un État de droit en Haïti, insiste François Audet. «Le pays est actuellement en mode survie et peine à organiser un débat démocratique sur son développement.»


Fragmentation et division

Pour envisager une sortie de crise, il faut miser sur des acteurs non étatiques, souligne le rapport de recherche, c’est-à-dire des acteurs non contrôlés par l’État et jouissant d’une certaine indépendance d’action. Ces acteurs comprennent, notamment, les ONG nationales et internationales, les organisations confessionnelles, les syndicats, les médias, les associations professionnelles, les chambres de commerce et le secteur privé.

Tous ces acteurs ont toutefois leur propre agenda et leurs propres intérêts et tous n’ont pas le même ancrage populaire, le même degré de légitimité et la même capacité de mobilisation. «Le milieu des acteurs non étatiques est caractérisé par la fragmentation et la division, relève François Audet. Ces organisations mènent des actions nécessaires, mais ponctuelles. Les disparités sociales, géographiques et linguistiques ainsi que le contexte de précarité économique et le manque de communication ne sont pas propices à la concertation en vue de la construction d’un projet démocratique commun.»

Un autre phénomène, celui de la double appartenance, contribue aussi à la faible légitimité de certains acteurs auprès de la population. Ainsi, il arrive que des membres de groupes non étatiques entretiennent des liens étroits avec des partis politiques, soit parce qu’ils sont d’anciens fonctionnaires de l’État ou parce qu’ils aspirent à le devenir.


«Il importe de créer des espaces de concertation et de dialogue dans la société civile, dans un climat sécuritaire et avec le soutien de la communauté internationale.»

Trois acteurs clés

Afin de soutenir le processus démocratique en Haïti, l’équipe de recherche a identifié trois acteurs non étatiques clés – les organisations féminines, les organisations paysannes et le milieu universitaire – qui ont un potentiel d’influence élevé, un intérêt pour le dialogue et la concertation sur les problèmes structurels du pays et une capacité d’action prometteuse pour stimuler l’adhésion populaire à l’émergence d’un État démocratique.

Très présentes en région et en milieu urbain, les organisations de femmes bénéficient d’une grande légitimité et d’un fort ancrage populaire dans le pays, souligne le professeur. «Elles jouent un rôle crucial dans la lutte contre diverses injustices et sont actives dans les secteurs de l’éducation et de la santé. Quant aux organisations paysannes, particulièrement nombreuses, elles sont incontournables pour assurer la sécurité alimentaire et contrer la dégradation environnementale. Enfin, le milieu universitaire joue un rôle important dans la formation d’une relève en administration publique et dans la constitution d’un contre-pouvoir. Ces trois acteurs ont le potentiel d’assumer une forme de leadership dans la nécessaire concertation démocratique pour trouver une issue à la crise multidimensionnelle.»


Recommandations et pistes de recherche

Le rapport de l’IEIM formule plusieurs recommandations et pistes de recherche. Il propose, notamment, de travailler auprès des acteurs locaux, tous secteurs confondus, pouvant contribuer à la construction d’un espace public de délibération. «Il importe de créer des espaces de concertation et de dialogue dans la société civile, dans un climat sécuritaire et avec le soutien de la communauté internationale», indique François Audet.

L’équipe de recherche recommande également la mise en place d’une stratégie d’éducation à la citoyenneté et à la vie démocratique à l’échelle nationale, en s’appuyant sur les organisations de femmes et les milieux paysan et universitaire. «L’idée est de soutenir l’éducation tant formelle qu’informelle, notamment à travers les réseaux sociaux ou des campagnes publicitaires», note le professeur.

Une autre recommandation concerne le soutien aux universités haïtiennes afin de contrer l’exode des cerveaux et la valorisation des partenariats avec les universités canadiennes en vue de développer des connaissances dans les domaines de la citoyenneté, de l’éducation civique et de la gouvernance démocratique.

Enfin, le rapport identifie des pistes de recherche à poursuivre et à approfondir. «Par exemple, une attention particulière doit être accordée aux organisations de la jeunesse, telles que les associations étudiantes, particulièrement actives sur les réseaux sociaux et mobilisées autour des enjeux environnementaux, note le professeur. D’autres axes de recherche concernent la diaspora haïtienne, son niveau d’engagement envers le pays et sa capacité d’intervention, et la bonification des formations en journalisme pour renforcer la qualité de l’information et contrer la désinformation.»

Au cours des dernières années, François Audet a accompli une douzaine de missions humanitaires en Haïti. «Chaque fois, j’ai refusé de céder au désespoir face à l’ampleur des problèmes, dit-il. J’ai le sentiment que les résultats de cette recherche, lesquels seront diffusés auprès de partenaires sociaux et universitaires en Haïti, serviront à éclairer les investissements du CRDI et d’autres bailleurs de fonds dans la mise en place d’une feuille de route inclusive pour la concertation démocratique dans le pays.»

Source : Actualités UQAM

Crédit photo : François Audet

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